Marielle, sur le chemin

Publié le

Marielle Bour est responsable de l'observatoire de la protection de l'enfance à la Mission enfance et famille. Partie seule le 2 septembre 2019 du Puy-en-Velay, elle est arrivée le 28 octobre à Finisterra, en Espagne, après 1660 kilomètres sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle.

"C'est tout simple, il suffit de se lancer !" Pas de fausse modestie dans cette affirmation, car Marielle ajoute : "Je ne savais si j'irais au bout. Je redoutais beaucoup les ampoules."

Pour ses quarante ans, elle s'est offert Compostelle en solo. "J'y pensais depuis 2008 et l'ouverture de mon compte épargne temps (CET). En 2016, avec mon compagnon, nous avions relié la vallée de la Bruche au sud du Morvan, 550 kilomètres en deux semaines et demie. Il avait déjà fait le chemin vers Saint-Jacques-de-Compostelle." En 2019, elle saute le pas et solde ses 26 jours de CET. "C’est avant tout une aventure intérieure de se retrouver seule et une vraie parenthèse dans ma vie professionnelle. Marcher remet tout à sa place. La quarantaine est souvent un temps de bilan et de perspective. J'avais bien quelques questions métaphysiques, mais elles se sont résolues avant mon départ. Du coup, je suis partie légère et disponible."

Avec le recul, Marielle confirme que cheminer seule n’a rien d’impossible. "En France et encore plus en Espagne, la logistique des étapes est bien organisée, la signalétique, l'accueil dans les gîtes français et les albergue espagnoles." D’autant que Marielle a la chance de passer littéralement entre les gouttes, avec seulement cinq journées de pluie en sept semaines de trajet.

Chemin intérieur et extérieur

Partie seule du Puy-en-Velay, Marielle a suivi l’une des quatre routes principales qui traversent la France pour mener les pèlerins vers Compostelle, via Saint-Jean-Pied-de-Port. "C'est l'occasion de se reconnecter à soi-même. Chacun suit son propre chemin, intérieur et extérieur au rythme de la méditation induite par le flux de la marche et la beauté des paysages. Les personnes que je croisais ne me connaissaient pas, il n'y avait aucun jeu social. Chacun existe uniquement par son prénom, le lieu d'où il est parti, l’endroit où il va, pourquoi il fait le chemin. Les rencontres sont éphémères, le temps de plusieurs kilomètres, d’une ou deux étapes parfois. C'est tellement à rebours de notre vie de tous les jours. Je me suis surprise à discuter de choix de vie, de motivations intimes avec des inconnus sans réticence ni retenue, dans un détachement total. Être coupé de ses obligations professionnelles et familiales fait que les choses se libèrent naturellement."

Reconnexion avec soi-même et avec son corps. "C’est très équilibrant, un véritable état de tranquillité. Être son propre moyen de transport, vivre à l’extérieur entre dix et quinze heures par jour. Écouter son corps, suivre son rythme. Moi qui suis très cérébrale, cela m'a fait beaucoup de bien de constater que je pouvais compter sur lui. J’ai parcouru en moyenne trente kilomètres par jour, il paraît que c’est beaucoup. Je partais tôt le matin, entre 7 et 8h et j’arrivais vers 15h. J’ai même réussi en Espagne à couvrir 53 km en une étape, sans forcer, parce que je sentais que je pouvais y arriver. J'avais l'impression de pouvoir aller au bout du monde." C'est d'ailleurs ce que Marielle fait, une fois arrivée à Saint-Jacques-de-Compostelle. "Il me restait plusieurs jours avant de prendre l’avion le 29 octobre. Je suis repartie le lendemain de mon arrivée à Saint Jacques, pour parcourir les 120 derniers kilomètres qui me séparaient du bout de la terre : Finisterra, au bord de l'Atlantique."

Se débarrasser pour atteindre l’essentiel

Une distance et un rythme qui exigent de savoir s’alléger. "Le corps le fait naturellement, je le sentais chaque matin en bouclant mon sac à dos de plus en plus serré. J’ai aussi renvoyé par la poste, au fur et à mesure, six des treize kilos d’affaires que j’avais emportées : mon maillot de bain, une robe, un short, un guide et même ma couverture de survie. Je n'ai conservé que deux tenues identiques, deux paires de chaussures, une veste imperméable et coupe-vent, un cache nez, mon sac de couchage et une trousse de toilette très allégée. Pour me guider, j'ai pu compter sur l'application Buen Camino qui compile les itinéraires, les gîtes, etc. Pas besoin de plus !"

Tout marcheur-pèlerin gagne aussi à écouter les conseils qu’on lui offre. Exemple avec le gérant du gîte qui héberge Marielle au soir de sa 13e étape. "C’était la plus longue que j’ai parcourue en France avec 42 kilomètres, se souvient-elle. Il m’a conseillé de réduire la longueur de mes étapes parce qu'il a vu sur mon visage la fatigue que je ne ressentais pas encore. Il m'a appris que quinze jours de marche n'étaient pas suffisants pour que mon corps soit prêt pour des efforts importants. Il m'a dit de toujours boire avant d'avoir soif et de me reposer avant d'être fatiguée. À partir de là, j’ai pris l’habitude de m’arrêter un quart d’heure après avoir marché une heure et demi, en retirant chaussures et chaussettes pour reposer et sécher mes pieds. "Son seul séjour prolongé sera les deux journées passées à Figeac, le temps de changer de chaussures, de sac et de consulter un médecin pour ses ampoules, "j’ai redécouvert les bienfaits de l'éosine, c’était guéri en deux jours".

Des soutiens et des commentaires positifs

Partir seule ne veut pas dire couper les ponts. "Je marche seule" n’était pas le nom de la playlist de Marielle mais le nom du groupe privé Facebook grâce auquel elle donnait des nouvelles à ses proches. "Je postais chaque jour un condensé de ma journée en quelques lignes et une série de photos. Leur soutien, leurs commentaires très positifs m'ont beaucoup apporté."

Aujourd’hui, c’est Marielle qui suit sur les réseaux sociaux les pérégrinations de certains pèlerins rencontrés en chemin et devenus des amis. "Faire le chemin nous fait entrer dans une communauté plus large, des liens se tissent, souvent éphémères, parfois durables."

Le chemin est plus souvent bitumé en France qu’en Espagne, mais le relief plus accidenté. "La plus belle étape, c’est le passage des Pyrénées à Roncevaux, une des plus difficiles aussi avec ses dix-neuf kilomètres de montée. Mais la difficulté fait partie du chemin et le paysage, superbe, invite à prendre son temps." Alors que les routes convergent peu à peu vers le même lieu, les pèlerins de tous âges, de toutes origines sociales et culturelles se mélangent, le profil des marcheurs devenant de plus en plus cosmopolite : Américains, Coréens, Allemands, Suédois, Autrichiens, Écossais, sans oublier les Français bien sûr et les nombreux Espagnols qui font leur "pèlerinage" pour obtenir la Compostela. Cette Compostela valide les cent derniers kilomètres parcourus à pied ou deux cents à vélo. Pour beaucoup d’Espagnols c’est une sorte de rite ou de passage obligé, entre amis ou en famille, qui figure sur leur CV.

Jesus, 91 ans

Marielle se souvient notamment de ce couple de Belges qui en étaient à leur huitième édition, cette Autrichienne partie de Saltzbourg le 13 juillet, ce couple de Français râleurs qu’elle a pris soin d’éviter, ces Américains avec qui elle a échangé sur les bienfaits comparés des différents vêtements de pluie, cette Suédoise née le même jour qu’elle à un an près. Elle se souvient aussi de Jesus, un Espagnol de 91 ans qui lui a offert une visite guidée de son église. "Il ne parlait que l’espagnol, langue que je ne parle pas. Malgré cela, j'ai compris les trois-quarts de ses explications."

"Je sais aujourd'hui que cette activité m'équilibre et que j'ai envie de continuer. C'est comme un engrenage. La France et l'Espagne sont traversées par tout un réseau de chemins qui mènent à Santiago de Compostela. En mars2021 elle repartira avec mon compagnon parcourir les six cents kilomètres entre Lisbonne et Santiago. Finalement, le chemin est un peu à l'image de la vie : on avance sans trop y penser. Quand on se retourne, on s'exclame : ah, j'ai fait tout ça ! Et on va plus loin."